Ratification du Premier ministre Bellerive / Les dés sont jetés, mais rien n’est joué !
La ratification du choix de M. Joseph Jean-Max Bellerive comme Premier ministre et l’approbation de sa déclaration de politique générale par les deux Chambres du Parlement ne sont une surprise pour personne. Selon de nombreux observateurs, il ne s’agissait que de simples formalités, car le président Préval, les parlementaires de sa plateforme politique et leurs alliés avaient tout concocté longtemps avant la destitution de Mme Pierre-Louis.
Sur la scène locale, des voix continuent de s’élever pour dénoncer ce qu’elles perçoivent comme « un projet antidémocratique » et la « tentation d’instaurer une dictature dans le pays »(1). Après les cris d’alarme déjà lancés par le Mouvement paysan national du congrès de Papaye (MPNKP) et l’organisation du Peuple en lutte (OPL), c’est au tour de la Plate-forme des patriotes haïtiens (PLAPH) de durcir le ton en appelant « à la mobilisation contre le président René Préval, accusé de vouloir instaurer une dictature dans le pays.»(2). Étrangement, le secteur privé et les organisations de la société civile n’ont pas encore réagi aux derniers événements qui ont introduit une nouvelle donne dans la conjoncture politique haïtienne.
Sur la scène internationale, la destitution du gouvernement de Mme Pierre-Louis n’a pas fait les gros titres. Toutefois, le journal britannique The Economist s’inquiète -tout comme le Miami Herald la semaine dernièredes potentielles « dérives qui prouvent que la démocratie haïtienne est encore précaire ». Sous une photo montrant un marché public insalubre, inondé après les pluies et où figure un chien errant squelettique, The Economist reprend une formule haïtienne des plus évocatrices: « Le retour de la politique du chien manger chien en Haïti»(3).Dans cet article titré, «Reconstruire HaïtiUn pas en arrière », le journal fait l’éloge des acquis du gouvernement de Mme Pierre-Louis, notamment « un plan sur deux ans de 1,4 milliard de dollars pour créer des emplois dans un pays où le chômage atteint 78% de la population.» Ce plan a été approuvé par la Communauté internationale qui a injecté 353 millions de dollars dans l’économie haïtienne. Le journal évoque aussi la confiance instaurée par Mme Pierre-Louis au niveau international, la visite de M. Clinton et des investisseurs et la récente promesse du financier et philanthrope Georges Soros d’investir 45 millions de dollars dans des propriétés situées près du bidonville de Cité Soleil.
Pour The Economist, aujourd’hui, « le parti L’espoir de M. Préval est largement majoritaire au Parlement. Toutefois il perd son support populaire (…) Avec des élections présidentielles prévues en février 2011, il y a des risques de dérive politique ». Le journal poursuit en soulignant qu’à « cela s’ajoute la fatigue des bailleurs de fonds (…) qui injectent de l’argent depuis plus de 15 ans sans grand résultat ». The Economist souligne que la vie des Haïtiens demeure toujours très difficile et qu’il y a déjà des signes d’impatience. « Avec la mise en place de nouveaux calculs électoraux, la prochaine année constituera un test (crucial) sur la patience tant des Haïtiens que sur celle des bailleurs de fonds », conclut le journal.
Bellerive aux commandes
Jean-Max Bellerive est désormais Premier ministre. Technocrate au parcours bien étoffé, il a collaboré avec tous les gouvernements de 1991 à nos jours, sans égratignure. Diplômé en sciences politiques, il rentre en Haïti en 1986, peu avant la chute de Jean-Claude Duvalier, après des études en Europe. Il a collaboré avec les gouvernements putschistes de Jean-Jacques Honorat et de Marc L. Bazin autant qu’avec les lavalassiens. Il a été chef de cabinet du Premier ministre Jean-Marie Cherestal, principal conseiller technique du Premier ministre Yvon Neptune. Sous le gouvernement de transition, il était coordonnateur de la Cellule de coordination et de suivi des politiques publiques (CCS), financé par le Pnud, rattaché au Bureau du Premier ministre Gérard Latortue, avant de devenir, en 2006, ministre de la Planification et de la Coopération externe. Est-ce à dire que M. Bellerive est un technocrate sans aucune couleur politique ? Nul ne peut l’avancer, mais il est, certes, un homme très habile dans un pays où la politique est reconnue comme « une mangeuse d’hommes ». RFI ne s’y est pas trompée en le qualifiant de « survivant». « Il a occupé divers postes au sein d’au moins dix gouvernements différents. En Haïti, certains le comparent à de l’huile sur l’eau, parvenant à se maintenir pendant deux décennies, jamais trop visible mais jamais trop effacé non plus »(4), souligne RFI, en ajoutant: « Toute la question est maintenant de savoir si Jean-Max Bellerive, qui a démontré jusqu’ici une persévérance politique inhabituelle, réussira cette fois-ci encore à survivre aux secousses de la vie politique haïtienne.(5)»
Et de fait, au cours de ces cinq dernières années, le pays a connu cinq gouvernements différents. De plus, si tout un chacun reconnaît les compétences de M. Bellerive, pourra-t-il faire face au terrain miné par le président ? Comment la Communauté internationale pourra-t-elle désormais nous prendre au sérieux et retrouver la confiance qu’elle avait accordée à Mme Pierre-Louis ?
Ne dit-on pas que c’est au pied du mur que l’on reconnaît le vrai maçon ? M. Bellerive va donc devoir prouver le sérieux de son gouvernement en nous éclairant immédiatement sur l’utilisation des 197 millions de dollars de fonds d’urgence. Et ce dossier n’est que le premier de bien d’autres tout aussi brûlants sur lesquels il sera obligé de fournir des explications. La transparence est désormais de rigueur. Le Premier ministre parviendra-t-il à mettre un terme à la corruption et aux manipulations du pouvoir présidentiel traditionnel ou sera-t-il tout simplement éjecté comme les autres ? La réponse ne devrait pas tarder…
1-Alterpresse, Haïti-Politique : Un regroupement paysan met en garde contre des velléités d’un projet antidémocratique, 4 novembre 2009.
2-Roberson Alphonse, Non au despotisme !, Le Nouvelliste, 5 novembre 2009.
3-The Economist, Rebuilding Haiti, A step backward, 5 novembre 2009.
4RFI, Jean-Max Bellerive, Premier ministre confirmé, 8 novembre 2009.
5Ibid.Par Nancy Roc




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